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Jean-Jacques Aillagon : “J’attendais un minimum de soutien de l’Etat”
LE MONDE | 03.03.06 | 12h26  •  Mis à jour le 03.03.06 | 12h42

Allez-vous solliciter un nouveau mandat à la présidence de la chaîne francophone TV5 Monde en juin ?

Non. Je viens d’informer les gouvernements partenaires de TV5 Monde et le conseil d’administration de la chaîne que je ne solliciterai pas le renouvellement de ce mandat. Le prochain conseil d’administration, programmé pour avril, pourra prendre acte de ma décision et délibérer sur le choix de mon successeur. Les fonctions de président et de directeur général de la chaîne ne subiront ainsi aucune vacance.

Quelles sont les raisons qui vous poussent à vous retirer ?

J’ai la fierté d’avoir, en un an seulement, accompli avec les équipes de la chaîne un travail considérable. TV5 est devenue TV5 Monde. Les sept grilles de programmes ont été restructurées. L’habillage a été refait. L’image de la chaîne a été repositionnée. Un plan stratégique pour 2006-2009 a été élaboré, approuvé par les gouvernements de tutelle. J’aurais souhaité que cet effort soit mieux soutenu par les partenaires publics de la chaîne.

Si le Québec, la Belgique, la Suisse ont manifesté leur volonté d’accompagner notre développement, la France s’est placée, pour des raisons compréhensibles et d’autres qui le sont moins, sur une position de retrait. C’est problématique parce que la France est le partenaire financier le plus conséquent de TV5 Monde.

Ancien ministre de l’actuelle majorité, j’en attendais un minimum de soutien concret. Il m’a manqué au moment même où le gouvernement mettait en place le financement de la Chaîne française d’information internationale (CFII) et où le budget 2006 traitait l’audiovisuel public de façon plus équilibrée. A-t-on voulu ainsi me marquer de la défiance ? Je me devais, dans l’intérêt même de la chaîne, d’en tirer les conclusions.

Lors de votre nomination, aviez-vous obtenu certaines garanties du gouvernement français ?

Bien évidemment. A partir du moment où le gouvernement français soutient auprès des autres pays créateurs de TV5 Monde un candidat à sa présidence, il se doit, tout logiquement, d’en soutenir également l’action et les projets. La difficulté, pour notre chaîne, c’est de relever du ministère des affaires étrangères, ministère érodé budgétairement pour qui l’audiovisuel extérieur est devenu un domaine de responsabilité périphérique et qui n’est plus en mesure de définir une stratégie politique globale pour ce secteur. Les décisions les plus importantes que prend l’Etat dans ce domaine, comme la création de la CFII, sollicitent d’ailleurs à peine l’avis ou la responsabilité du ministre théoriquement compétent. Alors que l’audiovisuel extérieur est justement un domaine où l’Etat devrait clarifier ses objectifs, son organisation et la mobilisation de ses moyens. Pour TV5 Monde, l’Etat doit refonder son engagement à son égard, réaffirmer que cette chaîne est pour la France et pour la francophonie une chance, un véritable outil.

En traitant d’”archaïsme” la future CFII voulue par Jacques Chirac, n’avez-vous pas commis une faute ?

Une faute ? Non. Une erreur d’appréciation sur la capacité de notre pays à cultiver le débat sur des choix stratégiques, sans aucun doute. Si j’ai parlé d’archaïsme, ce n’était pas pour stigmatiser qui que ce soit, mais pour souligner qu’au moment où Internet développe de formidables capacités de soutien à la diffusion d’informations, la mobilisation des recettes techniques très lourdes qu’implique la CFII n’était peut-être pas la meilleure réponse à une bonne question. La non-prise en compte de l’existant et de ses potentialités – je pense à Euronews – me paraissait également problématique. Soyons pragmatiques. La CFII existe, en tout cas en projet. Il appartient aux pouvoirs publics de veiller à l’organisation de relations respectueuses et équilibrées entre ce nouvel opérateur et TV5 Monde, qui a fait ses preuves.

Allez-vous vous porter candidat à la présidence d’Arte France ?

Absolument pas. Si Jérôme Clément n’avait pas été candidat à sa succession, j’aurais songé à une candidature. Comment ne me serais-je pas intéressé à cet exceptionnel outil culturel, et cela d’autant plus que l’allemand a été ma langue maternelle. Je connais Jérôme Clément depuis longtemps, j’ai été “son” ministre. Il n’aurait pas été convenable, alors qu’il sollicite son renouvellement, que je me présente contre lui.

Vous partez donc pour Venise, diriger le Palazzo Grassi racheté par François Pinault ?

Oui, j’ai accepté sa proposition avec enthousiasme. Cette prise de distance va aussi me donner plus de liberté de penser et de m’exprimer. Le citoyen, l’élu lorrain que je suis aussi, prendra ainsi part aux débats qui animeront la vie publique d’ici à 2007. J’aimerais le faire avec la sérénité, la sincérité, l’absence d’esprit bêtement partisan dont l’avenir de notre pays a aujourd’hui plus que jamais besoin.

Les difficultés que vous avez rencontrées dans la direction d’une entreprise dépendant de l’Etat vous ont-elles fait réfléchir sur l’action politique ?

Quand la relation entre l’Etat et ses sociétés devient inconfortable, c’est souvent parce que l’Etat n’a plus de point de vue réel sur leurs missions, ne sait plus en inscrire l’activité dans les perspectives de sa propre politique, n’arrive pas à arbitrer entre ce qu’il juge essentiel et ce qui lui paraît accessoire, n’accepte plus de faire des choix et se contente de saupoudrer par routine. En un mot quand la vision et la conviction font défaut.

Oui, j’ai fait l’expérience de la nécessaire réforme de la gouvernance de l’Etat et de sa relation avec ses administrations. Cette réforme repose sur le respect de règles du jeu claires : des choix politiques nettement affirmés et cohérents, des engagements budgétaires pluriannuels, le respect de la responsabilité des dirigeants et des mandats qui leur ont été confiés et des évaluations a posteriori. Le sentiment d’abandon que j’ai parfois éprouvé à la tête de TV5 Monde m’a, rétrospectivement, beaucoup donné à réfléchir sur ce que j’aurais pu parfois mieux faire, au ministère de la culture.

Propos recueillis par Daniel Psenny