dormeur_fr

Deuxième épître à Hervé Georges Ic
par Athénaïs Rezette
Œuvre du dimanche 8/16

Cher Herve, vous m’êtes une perturbation. Quelle mouche vous a piqué pour que vous inventiez ainsi le thème du dormeur auquel nul autre jusqu’à présent n’avait songé ? Certes, dans la sculpture et dans la peinture, on trouve, en cherchant un peu, quelques personnages endormis. On rencontre notamment un hermaphrodite auquel Bernin offrit une couche, Mars veillée par Vénus sous le pinceau de Botticelli, un horrible cauchemar dont se souvint Füssli, des dessins et des toiles de Courbet qui cherchait, y compris en lui-même, à débusquer une « présence primordiale », une muse endormie que taquina Brancusi, un « mask » de Ron Mueck, etc. Mais, même dans le cas du Réaliste en chef, il s’est toujours agi d’accidents. La littérature par ailleurs a, on le sait, procuré aux artistes visuels des ressources infinies : de la Bible, où roupillent Adam puis Jacob, bien avant les deux apôtres au jardin de Gethsémani, aux Métamorphoses qui mettent en scène Eros et Psyché ou Jupiter et Antiope, en passant par la fable, le conte, le roman… Dans tous les cas ici l’image dérivée restitue ou évoque un moment d’une narration. Vos dormeurs n’ont rien en commun avec tous ces faux précédents. Délibérément situés dans le genre du portrait, ils sont transgressifs et iconoclastes. Deux mots galvaudés certes, mais dont l’emploi pour une fois est légitime.
Vous transgressez. Vous bafouez la règle et trompez l’attente du spectateur. Vous le surprenez, le déroutez en le plongeant dans un monde sans repères. Il existe des convenances et des habitudes de la représentation du visage de l’autre, qui est rencontre. Cette rencontre répond à des codes qui sont ceux de la vie sociale. Le portraituré s’est composé un « moi social » qu’expriment ses traits. Le peintre cherchera à contourner cette façade pour pénétrer dans la subjectivité. Le modèle, lui, résistera, parce qu’il sait ce qui se passe, parce qu’il connaît l’enjeu. « Le sujet du portrait, écrit Bart Verschaffel, c’est en fait : la conscience de la représentation. » Dans l’épreuve de la pose, deux consciences s’affrontent : l’une veut imposer à l’autre une apparence que celle-ci justement veut dépasser. Un duel de regards se noue. Tout dans le portrait classique est dans le regard. Vous, vous évitez adroitement ce combat en hypnotisant votre adversaire qui, du coup, n’a plus conscience de lui-même. En obtenant de votre modèle qu’il s’abandonne au sommeil, vous le désarmez, vous le placez à votre merci. Le stratagème, il faut le dire, tient du génie malicieux. Vous êtes parvenu à réaliser ce que l’auteur déjà cité décrivait il y a près de vingt ans, et dont on ne connaissait aucun exemple dans la peinture recensée. Fermer les yeux est, pour Verschaffel, « la seule manière, certes imparfaite, d’abolir la dissension dans le visage, et de rendre ce dernier visible et approchable. Privé du regard, le visage se fait plus face et plus tête : quelque chose qui tient et du visage et du corps, quelque chose de tangible qui fait partie du monde. »
Et c’est là que vous cassez l’image, plus exactement que vous rompez la tradition, que vous brisez la fonction ancestrale du portrait. Vous la connaissez car vous avez lu les bons auteurs. Martial Guédron l’a encore rappelée l’an dernier : « la plupart des études sur le portrait, écrit celui-ci, soulignent la fonction qui lui est traditionnellement assignée de représenter des personnes éloignées ou disparues ». Le rôle mémoriel justifie le portrait qui, pour Alberti que cite Guédron, prolonge la vie des défunts. Mais croira-t-on que le simple contour de l’ombre de l’être aimé tracé par la fille du potier de Sicyone fut de nature à susciter en elle le souvenir de l’absent ? Non, évidemment. C’est parce qu’elle a elle-même dessiné la forme qu’elle se souvient. Tout portrait est contextué, et souvent contingent. Même le modèle nu comme un ver plaqué sur un fond neutre, vide, inexistant, survit par sa posture, sa gestuelle, son expression et surtout son regard, le tout lié à une tranche de vie. Sauf s’il ne s’agit pas d’un portrait, mais ça c’est une autre affaire. Chez le dormeur, tout ce qui fait la vie s’est évanoui. Dira-t-on alors, pour paraphraser Alberti, que l’image peinte vise ici à prolonger le sommeil du sujet ? Ça n’aurait guère de sens. Pour cela, depuis longtemps, il y a le « dernier portrait ». Non. Par l’invention du thème du dormeur, vous explorez une terre inconnue, vous atteignez une nouvelle limite du genre que l’on ne soupçonnait pas et qui devra susciter des études sérieuses, autre chose que cette lettre.
Quoi qu’il en soit, j’ai pour l’instant sous les yeux une de ces œuvres qui, comme les autres de cet ensemble pourrait, par sa taille, être portative. Intitulée DormeuseLC, elle représente, en buste, un personnage féminin endormi dont la tête repose horizontalement sur la joue gauche. La lèvre supérieure de la bouche presque close s’est légèrement affaissée. La chevelure bouclée, mi longue, dans les tons bruns clairs, ramenée vers l’arrière découvre l’oreille droite du modèle dont le cou plissé trahit une position peu confortable. Translucide, le personnage se manifeste sur un environnement dense et partiellement incohérent. Un serpent bicolore traverse intégralement, de la droite vers la gauche, la tête de la jeune femme alors que deux batraciens se tiennent cois à hauteur de ses épaules. Ces animaux semblent se situer dans un sous-bois où, sous des feuilles basses et près de petites branches mortes tombées à terre, poussent des champignons. Dans l’angle supérieur gauche de l’image, ainsi qu’au centre et à mi-hauteur du bord droit, se distinguent ce qui pourrait être de petits paysages d’orage dans lesquels des éclairs relient le ciel à la terre.
Toutes les toiles que vous avez peintes jusqu’à ce jour sur ce thème sont construites de la même façon, s’articulent sur le même rapport entre la surface et l’espace picturaux et font appel à des éléments iconiques similaires. L’unicité de l’intention et l’unité de la démarche sont évidents. Il reste à les découvrir. « Le sens de la peinture n’est pas dans l’image » m’avez-vous écrit il y a quelques mois. Ben manifestement, j’ai du taf !
« DormeuseLC » est une huile sur toile de 33 x 46 cm créée en 2015 (photo Hervé Ic). Elle figure dans mon livre (à paraître) « Peinture contemporaine » qui accompagne le salon « La Force de la Peinture » (sept. prochain).

Les ouvrages cités sont : Bart Verschaffel, « Essais sur les genres en peinture. Nature morte, portrait, paysage », Bruxelles, 2007 et Martial Guédron, « Visage(s). Sens et représentations en Occident », Paris, 2015.